Moi, ce que j’aime, c’est Monsieur Toussaint Louverture

Moi, quand je serai grande, je serai une zombie (faite d’obscurité, de toujourité et de trucs comme ça)
Karen Reyes

Créée en 2004, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture est aujourd’hui un catalogue de référence dans notre paysage éditorial. Ouverte à toutes les littératures, sensible à tout pour ne rien rater, chaque nouvelle sortie provoque un raz-de-marée émotionnel, tant par le fond que par la forme. L’année 2018 a vu naître le projet le plus ambitieux de la maison avec la publication du premier volume du best-seller américain Moi, ce que j’aime, c’est les montres, le roman graphique d’Emil Ferris. Un triomphe.

Pléthore d’articles vous raconteront l’histoire de Karen Reyes, dix ans et de son carnet intime illustré dans lequel elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ce qu’elle ressent, tout en se représentant sous la forme d’un loup-garou ; du suicide (meurtre ?) de sa voisine Anka Silverberg, rescapée de la Shoah ; de la violence du Chicago des années 60… Mais courrez plutôt en librairie indépendante et laissez-vous hypnotiser par chaque page, chaque dessin, chaque trait de stylo bille. « Déroutant », « claque esthétique », « merveille des sens », « inclassable » sont les qualificatifs qui reviennent sans cesse. Bien sûr, l’objet est une véritable pépite et Emil Ferris a d’ailleurs reçu le Prix Eisner 20181 de la meilleure colorisation pour son travail (ainsi que celui du meilleur album et de la meilleure auteure). Mais l’histoire qui s’encre au fil des pages est une pépite créative. Au travers de la métaphore des monstres, Emil Ferris dresse une multitude de portraits de notre monde : l’oppression sociale, la violence faite aux enfants, l’homosexualité, la seconde guerre mondiale… La difficulté d’être soi-même face aux regards des autres, face à son propre regard. Il serait ainsi plus facile de vivre dans une métaphore quotidienne, cachée derrière l’image d’un monstre, pour réussir à avancer dans la pénombre.

« Being a monster seemed like the absolute best solution » — Emil Ferris

Inspirée par sa propre histoire et pas tous les gens qu’elle a côtoyés au fil de sa vie, Emil Ferris offre un univers étonnant et dans lequel tout le monde peut se retrouver. Nos propres monstres intérieurs et ceux que l’on croise, les questions existentielles et l’envie irrépressible de vérité et de clarté. Authentique et terriblement bouleversant, c’est un roman graphique dessiné avec un stylo-bille au cœur coulant, avec une explosion d’émotions.

La forme du carnet bouleverse les codes du genre et permet une expression brouillonne : il faut regarder partout car chaque recoin peut cacher des détails. Comme si on avait voulu se faire des notes à soi-même ou revenir sur un élément pour lui donner un nouvel éclairage. Telle Karen qui se reflète dans le regard d’Anka sur la couverture de ce Tome 1. Une lecture infinie qui révèle de nouveaux secrets à chaque fois.

L’aventure de cette lecture a aussi été une aventure éditoriale. Une bataille d’achats de droit remportée par Monsieur Toussaint Louverture qui, avec cette publication, a littéralement joué toutes ses cartes. L’investissement financier a été très important et si — quelle idée ! — le livre n’avait pas été un succès, la structure aurait pu mettre la clé sous la porte. Le jeu en valait la chandelle puisque l’ouvrage a été récompensé par le Prix de la critique ACBD et le Fauve d’Or 2019 d’Angoulême. Un triomphe tonitruant, adjectif d’ailleurs apprécié par l’éditeur qui l’accole à l’identité de son catalogue.

La quarantaine de titres déjà publiés a révélé des auteurs et des titres oubliés tout comme de jeunes créateurs. Quelques publications emblématiques comme Karoo de Steve Tesich ou Watership Down de Richard Abrams ont révélé au public, si ce n’était pas encore fait, le travail littéraire de la maison. Attaché au travail de création, l’éditeur parle de chaque étape, de chaque petite main qui a contribué au rendu final. Cette relation qu’il crée entre une équipe et les lecteurs donne aux quelques 4 à 6 titres qu’il publie par an, une saveur particulière. Si la majorité des lecteurs suivent fidèlement un auteur ou une collection, Monsieur Toussaint Louverture a son réseau de bibliophiles attitrés qui s’extasient devant chaque nouvelle création. Presque une légende, ce sacré monsieur réenchante ce monde du livre et nous offre des salves d’émotions.

Moi, ce que j’aime c’est les monstres, Emil Ferris, Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa, 2018, 416 pages, 34,90 €.

[1] Prix prestigieux américain qui récompense chaque année des ouvrages de bande-dessinée dans plusieurs catégories (meilleure série, meilleure adaptation, meilleur album…).
Pour tout savoir sur le livre et sur la prochaine publication du tome 2 : http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Emil_Ferris/Moicequejaimecestlesmonstres_Livreun_index.html

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :