Se laisser s’égarer avec Charles Burns

Dédales –  la dernière série de Charles Burns dont le premier tome a été publié exclusivement en France, aux éditions bordelaises Cornélius – nous plonge dans les chemins sinueux qu’empruntent nos cerveaux, ces tracés complexes que peuvent suivre nos personnalités et la confrontation de nos mondes multiples avec autrui. Fascinant.

Ses cheveux roux en cascade sur la couverture. De dos. Faisant face à un rideau de noirceur qui dessine l’horizon d’une forêt. Elle semble prête à affronter cette obscurité. Elle se retrouve en première page. De face. Les yeux levés vers le ciel, seule tâche de couleur dans ce paysage quasi-désert. Comme posée là, au début du jeu, prête à lancer sa partie. Prête à suivre le tracé de sa vie, ces fameux « chemins sinueux ». Ou ceux de quelqu’un d’autre. Autre salle, autre ambiance. Il dessine. Fixe son portrait dans le reflet d’un grille-pain, le visage un brin déformé par l’objet métallique. Le cerveau qui s’envole dans des contrées intérieures, rattrapé par une jeune femme rousse qui marche sur son sentier. Point de rencontre.

L’histoire se déroule au fil des pensées des deux protagonistes, jouant avec leur voix intérieure pour commenter chaque instant. Alternant entre Laurie et Brian, la narration se dédouble et nous montre des personnalités différentes : Laurie est plutôt rationnelle, étrangement intriguée par Brian, perplexe face à cette personnalité complexe mais plutôt prête à en découvrir plus ; Brian, fidèle aux thèmes emblématiques de Charles Burns, alterne entre réalité et imaginaire. Ses illustrations semblent révéler les mots qu’il ne sait pas dire, assumer les émotions qu’il ne peut montrer. Elles créent le pont entre le monde extérieur et ses mondes intérieurs, et toutes les représentations qui peuvent y être associées. Ainsi, son cerveau n’est pas coincé dans sa boîte crânienne mais il laisse ses racines au vent et s’envole.

L’esthétique de Charles Burns demande de s’attarder sur chaque page, chaque détail. L’interprétation des planches, de la couverture à sa fermeture, nous révèle l’alchimie entre les images et les mots, entre ces mondes qui nous définissent, ceux que l’on porte sur soi au quotidien et en société et ceux qui sont cachés au plus profond de nous-mêmes. Laurie, sur cette couverture, avec ses reflets cuivrés qui évoquent le titre et ce cerveau-montgolfière qui se balade au-dessus des montagnes en fermeture, c’est là où l’histoire commence, se dessine, se résume. Cette jeune femme qui fait face à la part de mystères d’un autre, prête à dépasser cette forêt d’ombres pour atteindre son monde imaginaire plein de lumières.

Brian explore ces ponts entre fantasme et certitude, et ces ponts que le cerveau se crée lui-même : chaque lecteur aura sa propre interprétation et ses cheminements intérieurs ne seront compréhensibles que de lui-même (et encore !). Il interroge aussi sur le paradoxe de l’artistique qui permet d’échapper à la réalité et la part de réalité dans l’artistique. Infiniment et profondément liées. À quel moment Brian est-il réellement lui-même ? Dans ses pensées illustrées ou dans sa timidité en société ? Et jusqu’à quel point le jugement des autres est-il appréciable ? Brian est bizarre mais ne l’est-il pas que face au regard des autres ? Chacun possède ses propres dédales, ses propres psychoses, à des degrés différents. Le tout est peut-être de trouver quelqu’un avec qui les regarder en face et les affronter.

C’est aussi une ode au cinéma fantastique, au cinéma d’horreur. Brian et un de ses amis réalisent des courts métrages depuis leur adolescence. Monstres, scènes sanguinolentes, extra-terrestres qui s’insinuent dans les cerveaux et transforment les êtres en psychopathes… Ce sont également de nombreuses cases qui mettent en dessin le film L’invasion des profanateurs de sépulture (Don Siegel, 1956). Chaque séance de cinéma transforme la relation entre Laurie et Brian, comme si l’obscurité de la salle et la lumière des projecteurs permettaient d’ouvrir un peu la porte entre eux, de laisser se dévoiler quelques pans de leur réalité.

En nous interrogeant sur les limites entre le réel et l’imaginaire, Charles Burns nous plonge dans les méandres de nos multiples facettes. Qu’est-ce-qui nous attire chez l’autre ? Qu’est-ce-qui nous pousse à rester même lorsque cela a l’air compliqué ? Est-ce cette part de mystère qui nous fascine ou l’envie d’éclaircir les parts d’ombres d’autrui ? Tout comme cette bande dessinée. À la fois envoûtante et irréelle, il n’y a aucune explication et il est peut-être même contre-productif d’essayer de l’interpréter. Charles Burns nous invite à contempler ce groupe de jeunes, dans leurs passions parfois étranges et terrifiantes, parfois juste artistiques et à nous laisser dériver dans un rêve éveillé.

À l’image de Laurie et Brian qui, au fil des planches, sont quasiment toujours représentés avec une part d’ombre sur leurs visages, jusqu’au moment où ceux-ci sont simplement éclairés, l’un en face de l’autre. Une porte ouverte sur la compréhension de l’autre peut-être, aussi complexe soit-il.

Dédales, Charles Burns, éditions Cornélius, Collection « Solange », 64 pages, 22,50 euros
Article publié initialement ici : https://prologue-alca.fr/fr/actualites/se-laisser-s-egarer-avec-charles-burns

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