« Ce ne sont là que chimères / De ma bouche à ma jarretière » – Juliette Gréco

« Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie ou survie. »

Justine. Un prénom français avec ce « J » difficile à prononcer pour d’autres langues. Justine, dans une maison close, ça rime toute de suite avec libertine. L’assurance d’un moment charnel passionnant. Pour la personne qui paie bien sûr, pas forcément pour la pute.

Justine c’est le prénom qu’a choisi Emma Becker pour ces deux ans d’immersion dans une maison close. Ici, le mot pute n’a aucune vulgarité, il est simplement un fait, un métier, une ressource financière. La réalité, en somme. Cette autofiction est une grande aventure, comme si vous étiez sur le seuil de la porte d’entrée et que ce livre est la clé pour tout découvrir. Alors arrêtez-vous à la Maison et prenez votre temps. Parce que le temps, c’est de l’argent !

À la sortie du premier confinement, ma première sortie au cinéma a été pour Filles de joie. Une première immersion dans une maison close. Dans ce film, Axelle, Dominique et Conso sont trois femmes à des âges différents, aux vies familiales complexes, qui se retrouvent pour covoiturer et se rendre sur leur lieu de travail. Ce lieu se situe à la frontière franco-belge et c’est une maison de banlieue, pas comme les autres. On suit ce trio et on les observe gérer cette double-vie. Tenaces, elles semblent détenir une rage féroce. En filigrane de leurs histoires, c’est toute une question autour de la dignité et de l’adversité. Se battre pour (sur)vivre, pour nourrir ses enfants. C’est aussi l’envie d’être aimée, d’être soutenue. Sentir de la reconnaissance dans le regard de ses proches. Elles portent leurs histoires dans tout leur corps. Le film est court, plutôt sympathique à regarder, le côté « maison close » est finalement peu abordé, quelques scènes nous plongent bien sûr dans le thème mais ce n’est finalement pas ce que l’on retient le plus. C’est plutôt cette entraide, cette bienveillance les unes envers les autres, cette compréhension mutuelle qui semble les lier d’une manière inexplicable.

Cette sororité, ce rapport de bienveillance de femme à femme, c’est peut-être le sujet qui est au cœur de La Maison. Bien sûr, l’auteure a souhaité s’immerger dans un monde qu’elle ne connaissait pas et qui l’intriguait ; bien sûr, que c’est un récit où la sexualité est au centre de tout ; bien sûr, qu’elle décrit certaines scènes sordides, comme on peut s’y attendre. Mais ce qui reste à la fermeture du livre, ce n’est pas ça. C’est plutôt ce regard de l’auteure sur les femmes. Elles dressent des portraits saisissants de toutes ces femmes qu’elle côtoie, elle leur fait dire de longues tirades qui semblent tout expliquer en une seule page : la mécanique des gestes, l’envie d’être aimée, le travail qui reste sur le pas de la porte et la vie qu’il y a dehors, les enfants, les clients violents, ceux qui sont trop gentils, les coups, la peur mais aussi parfois, la surprise de jouir. Elle humanise celles que l’on a presque tendance à robotiser. Elle les entoure d’une chaleur, bien au-delà du simple aspect sexuel, qui fait échos à ce foyer.

Certes, j’imaginais un portrait cruel et rempli de violence. C’est, au contraire, un roman élégant et fier de la dignité de son regard envers ses femmes. Certaines critiques l’ont jugé naïf, hors de la réalité. Peut-être. Sûrement même. Pour mon regard de novice mais avec un avis plutôt positif sur les maisons closes (une maison a un toit qu’un trottoir ne peut pas prévoir), j’ai aimé cette immersion dans Berlin, j’ai aimé les paroles crues de l’auteure, sa sexualité affirmée. J’ai apprécié ce regard presque émouvant et attendri qu’elle a donné à une ribambelle de personnages hauts en couleurs. Il y a aussi les anecdotes du métier, dont elle rie et où nous arrivons à rire aussi. Pas de gêne, pas de sentiments larmoyants (enfin, juste ce qu’il faut), un juste état des faits. L’auteure souhaitait découvrir ce milieu, presque comme une enfant devant le sapin de Noël. C’est avec ce même enthousiasme qu’elle a déposé ses mots sur le papier. Cette phrase, qu’elle dit presque à la fin du livre, est pour moi le résumé parfait de l’intention de son livre : « On n’écrit pas assez de livres sur le soin que les gens prennent de leurs semblables. » Je n’aurais pas forcément pensé à cela avec une maison close, c’est pourtant le cas ici.

La seule difficulté que j’ai pu éprouver lors de ma lecture, c’est cette question permanente : est-ce vraiment vrai ? Le propre de l’autofiction est qu’il y a une part de réalité (autobiographique) et une part romancée (fiction). Comment savoir où est la limite ? Comme dans la lecture de D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan (où elle jouait clairement avec les codes du genre), je prends parfois une pause et m’interroge. A-t-elle réellement passé deux ans dans une maison close ? A-t-elle réellement « apprécié » cette expérience au point d’en garder des souvenirs (un lit, une couverture) ? Où est la limite entre l’investigation et le récit ? Le fait que son livre ne tend à aucun moment à une écriture journalistique m’a troublé. C’est presque un carnet, écrit au grès des pensées. Il y a les souvenirs qui vont et qui viennent, qui s’étalent parfois, d’autres surgissent au hasard. Cela nous perd quelque fois, on ne sait plus à quel moment on est (avant, après ?). Après ce livre, je n’ai pas l’impression d’en savoir plus sur les maisons closes mais pour ça, il faudrait plutôt que j’aille au rayon sciences. J’ai en tout cas été captivé par ces souvenirs partagés, par ce foisonnement de portraits de femmes, par l’écriture à cœur ouvert de l’auteure, le tout donnant un joyeux bordel dans lequel on passe un agréable moment.

La Maison, Emma Becker, J’ai Lu, 2020, 448 pages, 8 euros.
Filles de joie, réalisé par Anne Paulicevich, Frédéric Fonteyne, sorti en juin 2020, avec Sara Forestier, Annabelle Langronne, Noémie Lvovsky.
D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, JC Lattès, 2015, 484 pages, 20 euros.

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