Ce livre commence en évoquant les contes.
Les multiples adaptations nous laissent un souvenir enfantin et presque innocent de toutes ses histoires de princesses, animaux parlants et autres légumes magiques. Pourtant, les contes sont souvent difficiles à lire, remplis de sous-entendus et de morale et les princesses ne finissent pas toujours mariées mais peuvent se transformer en écume. Le Consentement raconte l’histoire d’un ogre qui enchante une jeune fille. Une enfant qui se cherche, qui a besoin du regard des autres (des hommes) pour compenser le manque du regard du père, une enfant précoce qui va découvrir sa sexualité, tout en perdant son humanité. Parce que s’il faut des années à l’auteure pour rédiger ce livre, c’est parce qu’il lui a fallu des années pour accepter d’être victime, pour reconnaître la manipulation qu’elle a subie, pour prendre conscience qu’au-delà d’une simple question de morale, non, il n’est pas normal qu’un homme de cinquante ans écrive des lettres à une enfant de quatorze ans et l’invite chez lui. Il n’est pas normal que les proches autour tolèrent cette relation. Je ne reviendrais pas sur le cœur du sujet, je pense que l’année dernière a été assez rythmée par la sortie de ce livre. Néanmoins, je dois reconnaître que la lecture est difficile. L’auteure montre un certain détachement dans sa manière d’écrire (même si certains paragraphes montrent une certaine férocité appréciable), ce qui rend la lecture très rapide et facile à lire. Facile par la simplicité de ces phrases mais dérangeant par leur contenu. Il est certain que l’ère #metoo et tout ce qui suit depuis a changé radicalement la prise de parole des victimes. Un point extrêmement positif qui ne demande qu’à prendre encore plus d’ampleur et qui permet de dénoncer de multiples comportements inacceptables dans de nombreux milieux.  

Pour autant, une fois le livre refermé, malgré une certaine haine pour cet ogre dégoûtant, je ressens une certaine gêne. Car sur la quatrième de couverture, il est écrit « en cours d’adaptation cinématographique ». Honnêtement, est-ce bien nécessaire ? Après la série sur DSK (je ne comprends toujours pas l’intérêt…), nous voilà dans la mise en image d’un monstre. Je ne doute pas et suis bien consciente que la médiatisation de cette histoire permet de la dénoncer et d’ouvrir les yeux au plus grand nombre. J’applaudis bien évidemment cela. Je suis extrêmement favorable à la liberté de la parole et la nécessité de condamner et de ne plus cautionner ces comportements déviants et préjudiciables. J’ai bien évidemment conscience qu’au-delà de cette première étape, il y a tout un monde économique derrière, que le métier d’auteur est extrêmement difficile. Mais c’est bien dans cette question économique que ma gêne se porte. Un article de presse aurait peut-être pu suffire. Un relai sur les réseaux sociaux (et l’on sait à quel point cela fonctionne). L’auteure choisit d’en faire un livre. Un livre-thérapie, rappelant les faits, l’époque, le contexte, le bagage familial et émotionnel de l’enfant, la grandeur de l’auteur (ce n’est pas simplement un homme, c’est un auteur, comme si c’était une catégorie humaine à part entière). Un livre pour montrer que dans le milieu de la culture, lui aussi, des règles redoutables s’imposent (ou se taisent). Un livre pour expliquer à quel point il est difficile de s’en sortir, comment à cet âge tout se joue. Pas encore sortie de l’enfance, pas vraiment adolescente, pas du tout adulte, et c’est le moment d’écrire son histoire. Une histoire qui ne s’écrit pas par elle-même mais par l’emprise d’un homme qui sait très bien ce qu’il fait (contrairement à l’enfant qui ne peut pas encore tout à fait comprendre). Non, tout cela, c’est horrible à lire et ça donne envie d’hurler, de savoir que c’est une histoire vraie donne la nausée. Ma gêne réside donc, j’y reviens, dans la monétisation de cette histoire. Si j’apprenais que l’auteure reverse tous ses droits d’auteure à des associations pour lutter, dénoncer, militer, faire de la prévention, j’achète des exemplaires à mes amis. Cela leur permettra d’avoir autant la nausée que moi et j’aurais donné de mon argent pour lutter. Ce qui me dérange c’est le fait d’avoir fait un livre, sachant qu’il ferait grand bruit, sachant qu’il serait vendu à des milliers d’exemplaires (on est jamais sûr à 100% mais quand même…) et de gagner de l’argent (même si c’est toujours bien d’avoir de l’argent !) sur cette réflexion autour du consentement. D’un côté, c’est essentiel d’avoir cette médiatisation pour inonder les ondes de ces horreurs et montrer que oui, ça existe. Il faut arrêter de se détourner et montrer à quel point c’est sordide et ignoble, et ne pas offrir des prix littéraires, des appartements, donner de l’argent aux ogres. Mais ma gêne persiste. Vraiment, un film, ce n’est pas nécessaire. Le livre était suffisant.

Au-delà de ma gêne, je salue le courage de l’auteure d’avoir mis des mots sur son histoire et de l’avoir partager. Et de permettre qu’en 2020 une vraie réflexion s’engage et se poursuive sur la notion de consentement, sur la pédocriminalité et sur la reconnaissance des victimes. L’édition en poche et son petit prix permettra assurément à un nombre plus important de lecteurs de prendre connaissance de ce témoignage, et peut-être faciliter l’accès à l’information pour toutes celles et tous ceux qui douteraient encore du pouvoir de la manipulation. Au revoir les ogres, vous n’avez jamais été les bienvenus.

Le Consentement, Vanessa Springora, Le livre de Poche, janvier 2021, 7,40 euros.

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