Au détour de la page 359, une femme s’exclame : « Je n’y connais rien aux échecs, très chère, mais vous m’enthousiasmez. » Ma chronique pourrait ici se terminer.

Les échecs sont un vaste monde inconnu pour moi. Mon premier regard vers eux s’est tourné lors d’une partie grandeur nature, menée tambour battant par un enfant roux et son comparse à lunettes. Magique. Puis plus rien. Echec et mat. Puis, en octobre 2020, la plateforme Netflix lance sa mini-série Le Jeu de la dame, jouée par la divine Anya Taylor-Joy. Un succès phénoménal. En mars 2021, les éditions Gallmeister publie le livre (du même titre), écrit par Walter Tevis en 1983.

14 chapitres. 7 épisodes. Jeune prodige des échecs, qu’elle découvre par hasard dans une cave de son orphelinat, Beth Harmon construit sa vie uniquement autour de ce jeu. Adoptée à l’aube de l’adolescence, elle commence à enchainer les tournois. Qu’elle gagne, évidemment. Sa maîtrise du jeu, son jeune âge et son sexe (peu de femmes jouent aux échecs à ce niveau-là) font parler d’elle. Au fil des ans, elle se bat avec fougue contre d’excellents joueurs, gagnant petit à petit des points au classement pour se hisser « maitre des échecs ». En parallèle, c’est l’apprentissage de la vie (par un tout petit interstice) et l’engrenage facile vers des addictions : d’abord, les tranquillisants puis l’alcool. Beth alterne les périodes d’euphorie de la victoire et les tunnels sombres du doute. Peu entourée, elle semble inadaptée à la vie sociale. Elle arrivera pourtant à en convaincre plus d’un à rejoindre ses rangs.

Si la lecture peut sembler difficile lorsqu’on ne connaît pas les échecs, les grands moments de jeu deviennent presque poétiques. Comme une chanson un peu particulière qui montre toute la tension de la stratégie. L’auteur est fabuleux : les chapitres s’égrènent au fil de batailles importantes (premier tournoi, premier grand maitre battu, la Russie !) et balaient, en parallèle, les difficultés du quotidien de son héroïne. Un besoin d’être aimée pour celle qui n’aime que les échecs.

La force de cette œuvre est aussi dans son adaptation : subtilement réussie ! Presque tout y est et quasiment reproduit à la lettre près. Certains dialogues sont même retranscrits mots pour mots. Certains passages sont différents : les parents de Beth sont plus présents dans la série que dans le livre, par exemple. Cela permet d’avoir un contexte plus fort mais, en même temps, ce personnage est tellement fort dans sa solitude et son ascension par elle-même que, dans le livre, ne pas détailler son passé lui donne encore plus d’ampleur. Elle devient « Beth Harmon, joueuse d’échecs » et triomphe.

Sa relation avec Jolene est également différente entre les deux œuvres. Malgré cela, le traitement de ce personnage est identique : elle est le premier pilier de Beth, un soutien dont elle n’a pas pleinement conscience tout de suite mais qu’elle saura retrouver au moment le plus délicat.

Si dans la série, la cinématographie est très bien réalisée et tout en finesse, allant jusqu’aux détails des tenues de Beth qui rappellent toujours le jeu, l’écriture est quant à elle brute et dans l’action. Le cœur du sujet se trouve dans le jeu et l’intensité des parties, dans la concentration et l’exercice. Pas de répit avant d’avoir atteint son objectif.

J’ai tout aimé. Le personnage, le fait d’être une femme dans un milieu d’hommes, l’ambition, les addictions, son lien avec les autres… Tout est marquant. L’adaptation est plus que réussie et les deux œuvres donnent un regard similaire à l’histoire, tout en nous procurant des émotions différentes. Prodigieux !

Le Jeu de la dame, Walter Tevis, traduit de l’anglais par Jacques Mailhos, éditions Gallmeister, 11 mars 2021, 448 pages, 11,40 euros.
The Queen’s Gambit, mini-série américaine de 7 épisodes réalisée par Scott Frank et Allan Scott, produit par Netflix, diffusée le 23 octobre 2020, avec Anya Taylor-Joy, Marielle Heller, Thomas Brodie-Sangster, Harry Melling…

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